×
AgriMaroc AgriAlgerie AgriTunisie
mardi 27 septembre 2022
Pr Zoubir - Photo : Le Soir d'Algérie
Pr Zoubir - Photo : Le Soir d'Algérie

Pénuries alimentaires : Le Pr. Yahia Zoubir s’inquiète pour l’Algérie

Pr. Yahia Zoubir : « Les pénuries alimentaires pourraient enflammer toute la région ».

Dans une interview auprès de ByTheEast, le Pr. Yahia Zoubir met en lumière les défis cruciaux auxquels sont confrontés les pays arabes à la suite de la crise ukrainienne. Le Pr. Zoubir est directeur de recherche en géopolitique à Kedge Business School (France) et chercheur principal non résident au Middle East Council on Global Affairs (Qatar).

La guerre en Ukraine a perturbé la chaîne d’approvisionnement agricole mondiale. Quels sont les impacts à court terme sur les pays de la région MENA ?
Pr. Yahia Zoubir : Les pays qui sont significativement touchés en termes de sécurité alimentaire se situent en Afrique du Nord. Pour l’Egypte, grand importateur de blé, la guerre en Ukraine représente un défi majeur puisque personne n’avait anticipé une telle crise.

Plus à l’ouest, en Libye, le chaos règne. Quant à la Tunisie, elle fait face à plusieurs vents contraires dans sa grave crise économique qui, bien qu’elle n’ait pas atteint les mêmes proportions qu’au Liban , subit de plein fouet l’impact de la crise ukrainienne, surtout vue à travers le prisme des importations agricoles. La Tunisie a reçu le soutien de l’Algérie sous forme de prêts financiers et de dons pour l’aider à se maintenir à flot.

Le scénario économique est très différent pour le Maroc : face à une sécheresse grave et durable, les défis de la sécurité alimentaire surviennent à un moment où les finances de Rabat s’amenuisent.

L’impact du conflit ukrainien est réduit pour les pays du CCG puisque l’Arabie saoudite a fait des progrès considérables dans la production de blé.

Peut-on assister à un retour du scénario des émeutes de la faim de 2008 ?
Pr. Yahia Zoubir : Tous les pays de la région MENA ont peur de ce qui nous attend dans les mois à venir. Des manifestations ont déjà éclaté dans la région du Rif au Maroc et dans certaines villes tunisiennes.

La scène de la sécurité alimentaire continue d’être difficile en Algérie, comme en Égypte, où le pain continue d’être un aliment de base vital et essentiel. Il existe une menace réelle pour la stabilité politique de tous les pays arabes. Bien que je ne veuille pas être alarmiste, le potentiel de cette boule de neige en manifestations violentes entraînant des défis économiques est important, y compris en Afrique subsaharienne, en particulier au Sahel. Seuls les grands pays producteurs de denrées alimentaires comme le Rwanda ou le Kenya pourraient en sortir relativement indemnes.

En fait, cela me rappelle le début des événements en 1978, lorsque des émeutes du pain ont éclaté en Tunisie. Le pain c’est la vie. Le pain est très important à tous les niveaux de la société. L’approvisionnement en blé, voire en huile de tournesol, déjà de plus en plus rare, va s’avérer une menace existentielle pour les pays d’Afrique du Nord.

Pour des raisons géopolitiques, il est très probable que les pays européens aideront leurs homologues du sud de la Méditerranée à éviter tout débordement de la crise économique sur leurs économies. Le Maroc, par exemple, pourrait très bien rouvrir les vannes de l’émigration, laissant passer les migrants vers les enclaves espagnoles de Melilla et Ceuta créant ainsi des points de pression économiques.

Nous assistons en effet à un scénario particulièrement tendu en termes de sécurité alimentaire avec des ramifications géopolitiques.

Vous dites que la situation est difficile en Algérie. Quelle est la situation actuelle de ce pays ?
Pr. Yahia Zoubir : Dès le début de la crise ukrainienne, l’Algérie était consciente de ce qui se passait. Il avait déclenché des débats parmi un large éventail de personnes dans la société, y compris parmi les membres de la communauté universitaire ainsi que les politiciens, beaucoup soulignant les problèmes majeurs à venir en raison de la crise ukrainienne.

Les débats ont porté sur les niveaux possibles de production agricole locale pour voir si l’Algérie pouvait soutenir ses besoins de sécurité alimentaire.

L’Algérie est un gros importateur de blé, principalement de France, et avait commencé à diversifier sa chaîne d’approvisionnement d’importation de blé en l’important de Russie. Lorsque la crise ukrainienne a commencé, le gouvernement algérien n’a pas tardé à évaluer son impact sur les importations alimentaires, d’autant plus que les relations avec la France étaient considérablement froides. Depuis, les relations Paris-Alger se sont légèrement réchauffées avec la visite récente à Alger du ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian.

Alors que les Algériens ont de nombreuses réserves sur la politique française, ils agissent avec réalisme : ils sont parmi les plus gros importateurs de blé au monde, derrière l’Egypte.

Le réchauffement des relations entre la France et l’Algérie est un cas de touch-and-go, d’autant plus que les deux pays ne sont pas d’accord sur les questions tournant autour de la Libye, du Mali, du Sahara occidental ou de l’Ukraine. Au niveau commercial cependant, il peut y avoir des compromis, qui pourraient éventuellement entraîner une augmentation des échanges.

Quels sont les niveaux de produits alimentaires dans les stocks en Algérie ? A quelles pénuries peut-on s’attendre ?
Pr. Yahia Zoubir :
 L’Algérie avait stocké des produits agricoles, mais ils ne suffisent pas pour durer un an. Récemment, il y a eu une pénurie d’huile de tournesol, les consommateurs stockant tout ce qu’ils pouvaient, ce qui a épuisé les stocks d’huile de tournesol et n’était plus du tout disponible sur le marché. Depuis, les Algériens se sont tournés vers le beurre, largement disponible puisque l’huile d’olive n’est pas destinée à la friture.

En fait, de nombreux Algériens évitent complètement la friture même s’il s’agit d’une pratique culinaire très courante au Maghreb. Si le conflit ukrainien persiste et si la production d’huile de tournesol ne reprend pas, cela pèsera sur la sécurité alimentaire dans les années à venir.

L’Algérie fait face à un double coup dur puisqu’elle est également en proie à une crise de la pomme de terre. L’Algérie est un gros producteur et un gros consommateur de pommes de terre. Les prix des pommes de terre ont grimpé en flèche, non pas à cause du ramadan, mais aussi à cause de problèmes de stockage et de prix des semences.

Aujourd’hui, l’Algérie fait face à des pénuries cycliques de pommes de terre en raison d’un mécontentement des agriculteurs découlant de la politique agricole du gouvernement. Plusieurs raisons expliquent ce mécontentement. La pomme de terre est l’aliment du pauvre : pour éviter une crise alimentaire, des rumeurs circulaient selon lesquelles le gouvernement algérien allait importer des milliers de tonnes de pommes de terre pour refroidir les prix, qui sont passés de 40 dinars à 180 dinars le kilo. Ils s’établissent désormais à 95 dinars (1er mai 2022).

Le gouvernement algérien a-t-il mis en place des mesures protectionnistes ?
Pr. Yahia Zoubir : Avant la crise actuelle de la pomme de terre, le gouvernement algérien prévoyait d’annuler les subventions pour changer la culture de dépendance au sein de la population algérienne ; le gouvernement a gelé cette politique par crainte d’émeutes de la faim.

Il y a une ligne argentée à la guerre en Ukraine, du moins pour les Algériens, même si cela pourrait être une perspective cynique : avec la hausse des prix du pétrole, le gouvernement algérien augmente son aide sociale. Même les chômeurs reçoivent un salaire de 13 000 dinars, ce qui correspond au salaire minimum. Le système d’aide sociale en place continue de fonctionner.

Il convient de noter que le gouvernement a criminalisé le stockage de nourriture à des fins de spéculation, les contrevenants encourant jusqu’à 30 ans de prison. Alger a également mis en place des mesures pour interdire l’exportation de certains produits alimentaires.

Il y a une peur très réelle et palpable de troubles politiques potentiels. Les pénuries alimentaires pourraient enflammer toute la région : sans blé, pas de couscous, sans couscous, il n’y a plus de vie, plus de nourriture, c’est fini. Sur le plan psychologique et humain, c’est une menace très sérieuse à laquelle les Maghrébins sont confrontés.

Comment un pays comme l’Algérie peut-il trouver des alternatives à ses sources d’approvisionnement ?
Pr. Yahia Zoubir : Lorsque le président Tebboune est arrivé au pouvoir, l’Algérie aspirait à ne plus dépendre des revenus pétroliers (rente pétrolière). J’avais auparavant pensé que c’était un vœu pieux en me basant sur des précédents antérieurs où chaque fois que les prix du pétrole augmentaient, les réformes sortaient par la fenêtre et tout le monde remplissait ses poches; même le peuple a eu sa part.

Dans un discours prononcé en janvier 2020, le président Tebboune a demandé au gouvernement de se pencher sur les considérables ressources brutes du pays, notamment le fer et le phosphate. Cette décision était significative car Alger semblait clairement s’éloigner de la seule dépendance de ses revenus pétroliers et de ses sources de revenus diversifiées.

La volonté de diversifier les sources de revenus, tant au niveau des relations diplomatiques que de l’exploitation des ressources, est devenue un moment déterminant pour le pays. Cela est particulièrement visible au niveau agricole : le sud de l’Algérie, regorgeant d’abondantes nappes phréatiques, s’est mis à cultiver des fruits et des légumes. La volonté de diversification est également visible au niveau des investissements étrangers qui attirent de gros investisseurs. Aujourd’hui, le plus gros investisseur en Algérie est la Turquie. Les relations entre les deux pays, notamment sur le plan économique, se sont réchauffées.

Considérez-vous qu’il y a maintenant un réalignement de certains pays de la région ?
Pr. Yahia Zoubir : Je vais vous dire une chose qui s’applique à tous les pays de la région : depuis ce qu’on appelle le printemps arabe, que je préfère appeler les « soulèvements arabes », tous les pays arabo-berbères ont compris qu’ils ne devaient plus dépendre sur l’Ouest.

Le discours de 2016 du roi Mohammed VI du Maroc en est un exemple : il a clairement montré sa volonté de se tourner vers la Russie, la Chine et les pays du Golfe, sans abandonner l’alliance traditionnelle du Maroc avec l’Occident. Les Algériens se sont diversifiés depuis l’indépendance du pays en 1962.

Les Tunisiens voulaient également attirer les investisseurs chinois. J’ai réalisé une longue étude pour Chatham House sur les relations Chine-Tunisie-Algérie-Maroc : il y a une réelle volonté des pays du Maghreb de diversifier leurs partenariats et de réduire leur dépendance vis-à-vis de l’Occident. La plupart des pays de la région ont estimé que l’Occident était à l’origine des soulèvements de 2011 et que les soulèvements n’étaient pas spontanés, c’est-à-dire concoctés en Occident. L’Occident voulait des changements de régime, comme on l’a bien vu en Libye ou en Egypte.

Sur le plan diplomatique et commercial, les États-Unis ont réorienté leur stratégie vers l’Asie avec leur politique « Asia Pivot ». Les pays du Maghreb se tournent également vers l’Est : la Chine, la Thaïlande, la Corée du Sud ou encore Singapour. Ce changement est notable.

Ce réalignement vers les pays asiatiques signifie-t-il une baisse de l’influence américaine sur la région ?
Pr. Yahia Zoubir : Je pense qu’on assiste à un vrai déclin du soft power américain, oui. Il n’y aucun doute à propos de ça. Pourquoi la région ne réagit-elle pas de la même manière que les Occidentaux concernant la guerre ukrainienne ?

Il existe un écart de perception entre l’Occident et la région MENA. Cela se voit clairement sur les réseaux sociaux. Les habitants des pays arabes voient l’Occident être plus sensible à la perte de vies en Ukraine tout en étant inconscient des vies arabes. Même si Washington a envoyé le secrétaire d’État Antony Blinken dans la région pour apaiser ces inquiétudes, les habitants de la région restent méfiants à l’égard des actions américaines.

Pour les Arabes, les Occidentaux ont détruit l’Irak et la Libye et parlent maintenant des droits de l’homme. Les opinions occidentales sur les droits de l’homme ne sont plus crédibles pour l’opinion publique arabe. Ils font également référence à l’occupation de longue date de la Palestine et aux violations israéliennes des droits de l’homme des Palestiniens.

Vous voyez donc cette méfiance comme une des répercussions de la guerre en Ukraine ?
Pr. Yahia Zoubir : Selon moi, cet écart de perception entre l’Ouest et le Sud va augmenter et pourrait s’élargir considérablement.

J’ai des amis proches de Russie ainsi que d’Ukraine. je suis chercheur; Je ne prends pas parti. J’ai une formation américaine sur le réalisme et le néoréalisme. Je disais depuis longtemps à mes amis que la Russie envahirait tôt ou tard l’Ukraine. La Russie ne pouvait plus se permettre de rester les bras croisés et de regarder l’OTAN continuer à s’étendre vers l’est près des frontières russes tout en ignorant totalement l’accord de Minsk.

J’avais étudié de près la crise des missiles cubains de 1962 : Cuba, État souverain, avait accepté les missiles de l’URSS sur son sol pour se protéger des États-Unis. Nous approchions de la troisième guerre mondiale parce que les États-Unis ne pouvaient pas tolérer la présence soviétique près de leur frontière. On l’oublie trop souvent.

Si aujourd’hui, le Nicaragua invite la Russie à installer des missiles nucléaires sur son territoire, vous verrez ce qui se passera ! En Europe, l’ancienne chancelière allemande Angela Merkel était consciente de la menace posée par l’expansion de l’OTAN à l’Est. En fait, elle ne le voulait pas.

Quant aux pays arabes, il y a déjà une haine bouillonnante contre l’alliance entre le Maroc, Israël et les monarchies du Golfe sous les soi-disant Accords d’Abraham. Les jeunes Arabes, qui n’ont rien à voir avec le nationalisme, peuvent désormais voir ce qu’ils considèrent comme de l’hypocrisie occidentale face à la crise ukrainienne.

Il existe un réel fossé de perception entre le monde arabe et l’Occident. Selon la théorie de Samuel Huntington, le choc des civilisations, l’Occident devait se rapprocher de la Russie pour se défendre contre les Chinois, les Arabes et les musulmans. C’était une vision raciste, rejetée par le chercheur libanais pro-occidental Fouad Ajami, entre autres.

On assiste aujourd’hui au phénomène inverse : les Chinois, les Russes et les gens de couleur se rapprochent pour recomposer un nouvel ordre mondial.

Vous avez mentionné les Accords d’Abraham. Comment a-t-il transformé le classement dans la région ?
Pr. Yahia Zoubir : Aujourd’hui, la politique du roi Mohammed VI est remise en cause : les citoyens marocains sont contre la normalisation des relations avec Israël. Le Maroc sera confronté à un véritable dilemme, même si son régime répressif peut faire taire l’opposition.

Les accords d’Abraham ont changé la face du monde arabe. Les pays arabes ne se soucient guère de la vie des Palestiniens. Exemple : dans les pays du CCG, les hauts responsables ne considèrent plus la Palestine comme un sujet de discussion, sauf peut-être lors des incursions brutales israéliennes contre la mosquée Al-Aqsa

Les Algériens regardent l’alliance du Maroc avec Israël d’un point de vue existentiel. Leur grand ennemi reste une présence militaire israélienne à leur frontière. Ce n’est pas seulement une question de sécurité nationale ou de propagande d’Etat, la question palestinienne est au cœur des préoccupations de l’Algérie, elle est dans l’ADN du pays. Les Algériens partagent des souvenirs historiques et politiques similaires avec les Palestiniens.

Mes collègues israéliens me disent que le Maroc se sent fort grâce à cette nouvelle alliance, née sous l’égide des Etats-Unis, qui a favorisé ce rapprochement.

Ce réalignement devrait voir l’Algérie se rapprocher de la Russie et de la Chine. Les autorités algériennes estiment que la stratégie américaine devrait être plus équilibrée. Ils n’ont pas avalé la décision de Donald Trump de reconnaître la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental.

Le rêve politique israélien n’est pas d’avoir une relation avec le Maroc puisqu’ils l’ont depuis des décennies, mais avec l’Algérie. Israël souhaite avoir des relations significatives avec l’Algérie et à cette fin a envoyé à plusieurs reprises des signaux discrets à Alger. Mais, à moins d’une résolution du conflit palestino-israélien, il n’y a aucun espoir de normalisation avec Israël.

Les Israéliens savent que l’Algérie reste l’un des pays les plus influents au Moyen-Orient et qu’elle doit organiser le sommet arabe en novembre prochain, alors que tout le monde pensait ne pas y parvenir.

Pour Israël, le Maroc est un allié intéressant, mais la poursuite des relations diplomatiques avec l’Algérie en vaut la peine car c’est aussi un pays puissant avec des références révolutionnaires historiques.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.